Ce n'est pas un travail, c'est un art de vivre
Norbert Depaire - Courtey, à Saint-Martial, en Gironde
Les vignes et les champs entourent la maison. Je les cultive comme un jardin, avec l’idée qu’ils doivent d’abord nourrir ma famille. Le reste, ce sont les vins que vous buvez.
Ce que je cherche
L’agriculture biologique s’est installée ici comme le minimum des soins à apporter à nos terres. Ce n’est pas un label que je suis allé chercher : c’est le point de départ.
Ce que je pratique porte un nom, l’agriculture paysanne. Des surfaces raisonnables, des cultures variées qui se rendent service, un réseau pour partager le matériel et les savoir-faire, et des circuits courts avec le moins d’intermédiaires possible. Je crois que c’est le seul modèle agricole tenable à long terme, et pour tout le monde.
Ce que je vise au bout, c’est l’autonomie : matérielle, alimentaire, humaine, économique. Ce n’est pas un travail, c’est une manière de vivre.
L’agriculture biologique, ici, c’est le minimum des soins à apporter à nos terres.
Dans les vignes
En 2015, j’ai replanté des haies pour faire revenir la faune auxiliaire. Typhlodromes, coccinelles, chrysopes, araignées, syrphes : ils se régalent des ravageurs de la vigne, et me dispensent d’avoir à m’en occuper.

Les sols se travaillent en traction animale et mécaniquement, pour que l’oxygène et les bactéries circulent entre la terre et le sous-sol. J’utilise les purins de plantes d’un ami, et le moins possible de cuivre et de soufre - le climat océanique bordelais est très favorable au mildiou, premier ennemi des vignerons d’ici.
Le reste est du travail de main. Une taille douce qui allège la charge en fruits, des rendements faibles, une pré-vendange manuelle pour éliminer les baies qui ne valent rien, et des vendanges reportées le plus tard possible pour la maturité. Je garde aussi les cépages et les parcelles qu’on dit difficiles - la muscadelle, les vieux sauvignons - parce que c’est là qu’est le goût.
Une année, des alouettes ont niché dans les vignes, et j’ai vu leurs œufs éclore. Il arrive aussi qu’un élanion plane autour de la maison. Je trouve que ce sont de très belles récompenses.
quelques repères
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Courtey, à Saint-Martial, en Gironde
2003
les premières « belles années »
2015
les haies replantées pour la faune auxiliaire
8
cuvées, en trois familles
Au chai
Aucun sulfitage superflu. Un pressurage lent et doux pour extraire les meilleurs jus avec patience, les jus maintenus au froid plusieurs jours, des macérations longues, et les vins gardés sur leurs lies, avec des bâtonnages.

Puis un vieillissement lent et long en barriques, sur un parc volontairement varié - plusieurs bois, plusieurs tailles. Et du liège de qualité supérieure, choisi, pour les bouchons.
Ces choix ne se font pas au détriment de qui achète. Toutes mes cuvées ont la même qualité de travail, de bouchon, de bouteille et d’étiquette, de la plus simple à la plus chère.
Ce qui pousse entre les rangs
Cultiver du raisin n’assure qu’une partie du repas. Des tomates, des pommes de terre et des poivrons sont semés au printemps au milieu des rangs de vigne.

Les parcelles de vigne arrachées servent de champ à l’orge brassicole et à des blés anciens. Une fois moissonnée et triée - nombreuses sont les petites mains à plonger dans les sacs de grains - l’orge part au pied des Pyrénées, chez un éleveur de chèvres qui moissonne, malte et brasse chez lui, avec l’eau de source de la montagne.
Ceux qui m’entourent
Sans la vigneronne-agronome, le tractoriste spécialiste des sols et fabricant de purins, l’apicultrice-maraîchère, le boulanger-paysan et l’éleveur de chevaux, je serais souvent en panne - mentale, végétale, physique ou technique.
La multiplicité des compétences, le bon sens collectif et l’échange des savoirs : c’est ce qui fait tenir un système agricole paysan.
J’essaie de rendre ce que j’ai appris. Avec une association d’éducation à l’environnement, et au centre de formation agricole de Gironde-sur-Dropt où j’interviens régulièrement et où j’accueille des stagiaires toute l’année. Je suis aussi adhérent à la monnaie locale de Gironde, qui fait circuler l’argent près d’ici.

Et chaque automne, il y a la fête. Une caravane, un piano, des chœurs, un feu, de grandes tablées - et les vins goûtés au cul des barriques.
À Courtey, on aime l’intensité. Et on en veut dans nos vins.
Pourquoi je vends en direct
Quand un négociant prend sa part et un caviste la sienne, il faut vendre la bouteille bien plus cher pour gagner autant. Je préfère vous la vendre à son prix et vous l’apporter moi-même.
Je tiens à ce que chacun puisse boire ces vins : c’est le sens de la vente directe, et c’est ce qui me permet de tenir des prix accessibles sans rien retirer au travail.
Ça me coûte beaucoup de route - je sillonne la France pour livrer, et je suis très bien entouré pour ça : des AMAP, des épiceries coopératives, des facteurs-cavistes, des passionnés de terroirs qui font circuler mes vins avec une énergie dont je leur suis infiniment reconnaissant.
Pourquoi je vous demande de vous engager à l’avance
Tout ce qui fait une bouteille se paie avant la bouteille. Le verre, les bouchons, les étiquettes, les barriques : je les commande des mois avant que vous puissiez boire quoi que ce soit, et je les paie bien avant d’être payé.
Je pourrais emprunter, ou vendre une partie de la récolte à un négociant pour faire rentrer de l’argent tout de suite. C’est ce qui se fait beaucoup par ici. Mais un négociant achète au prix qu’il décide, et j’y perdrais exactement ce qui rend ce travail supportable : le choix de faire les choses lentement, et celui de vous vendre le vin à un prix que vous pouvez payer.
Pendant des années, ça s’est réglé de bouche à oreille, au téléphone et sur les marchés. Ça marche encore, mais ça ne me dit jamais à l’avance combien je dois produire. Je devine, et quand je devine mal, je fais beaucoup de route pour rien ou je manque de bouteilles en février.
Alors je préfère vous demander. Avant la mise en bouteille, je vous dis ce que je compte faire et ce qu’il me faut pour le faire. Vous me dites ce que vous prendrez. Quand j’ai de quoi couvrir mes frais, je commande le verre et les étiquettes, et je mets en bouteille. Sinon je vous écris pour vous l’expliquer, et vous ne me devez rien.
Vous ne payez rien au moment de vous engager : le virement ne vient qu’à la clôture, quand je sais que ça se fait. Ce n’est pas une avance qu’on me consent par gentillesse - c’est ce qui me permet de ne dépendre de personne, et de continuer.